On se trouve face au problème suivant : chaque morale prétendant au monopole, laquelle adopter ?
D'abord on ne choisit pas de suivre une morale comme on choisit de faire un sport, pour la raison suivante : quand on a l'âge de se poser ce problème, on a déjà intériorisé la morale familiale (je laisse de côté ceux qui pensent que l'être humain a un sens moral inné pour rester dans l'optique freudienne exposée dans la réflexion sur l'inconscient). Cette morale familiale nous a donné des préjugés moraux (par exemple, né dans une famille nazie militante entre 1933 et 1945, le petit enfant allemand était généralement persuadé que la morale ne vaut qu'à l'intérieur de la communauté des " aryens " - je mets aryens entre guillemets pour appuyer sur la fiction que représente cette idée de communauté aryenne supérieure racialement -).
Certes ces préjugés peuvent être en accord avec la morale authentique que nous cherchons, mais l'enfant défend cette morale seulement parce qu'on le lui a inculquée. Cela dit, aidé par des lectures, des rencontres, un enseignement, devenu adolescent, voire déjà adulte, il peut se demander ce que vaut sa morale. Dès que l'on formule explicitement la question de la valeur de la morale, on réalise que le jugement réfléchi va se faire à partir d'une compréhension des valeurs déjà là. En somme, quand on commence à réfléchir philosophiquement, on a déjà intériorisé des idées sur ce qui peut faire la valeur de quelque chose, de quelqu'un, d'un événement, etc. Donc, qu'est-ce qui se présente à notre regard réfléchi sur la morale, réfléchi mais pas vierge du tout, comme on vient de le comprendre ?
Je vais avoir besoin de trois personnages pour vous présenter les trois grandes théories morales qui se disputent vos suffrages : le kantien, l'utilitariste et l'arétiste.
Je vais d'abord laisser parler le kantien qui est le porte-parole, comme son nom l'indique, du philosophe allemand du 18ème, Emmanuel Kant. Aujourd'hui nous n'écouterons que lui.
" Comme j'interviens dans un cours élémentaire de philosophie, je ne vais pas restituer la pensée riche et complexe du philosophe Kant. Je vais seulement évoquer ce qu'on a retenu de ses réflexions sur la morale.
Je vais placer au coeur de la morale la dignité de chaque être humain : c'est une propriété qui fait que l'être humain, à la différence de tous les autres, a une valeur infinie et ne peut donc pas être acheté ni monnayé (je comprends certes que le droit associe telle somme d'argent à la perte d'un membre quand il s'agit de réparer une infirmité causée, par exemple, par un attentat, mais je ne comprends pas qu'on répare par une somme d'argent la perte d'un proche).
Je fais un petit arrêt pour être honnête ; en effet j'ai conscience qu'en mettant l'humain au-dessus de tous les autres êtres vivants, je vais entendre l'objection suivante : " Et les animaux ? " et je dois en effet vous choquer en vous apprenant que, pour le kantien que je suis, les seules personnes pourvues de dignité et donc respectables à cause de leur valeur infinie sont les humains. Les animaux, même s'ils ne sont pas pour Kant des choses comme les tables ou les cailloux, sont utilisables par les humains, ce qui ne veut pas dire que le kantien fait l'éloge de la cruauté dirigée contre les animaux, il juge même inquiétante pour l'humain la cruauté dirigée contre les animaux, elle est un signe de l'amour de la violence.
Je reprends : tout être humain, homme, femme, enfant, quel que soit son statut, son âge, la couleur de sa peau, etc. est une personne que je ne dois jamais utiliser comme un simple moyen au service de mes intérêts personnels. Bien sûr, quand je vais acheter mon pain, je demande à l'employé.e de ne faire que me tendre la baguette en échange de l'argent que je lui donne, mais je ne considère pas cet employé comme se réduisant à sa fonction. Je participe à un échange commercial mais, dans l'échange, il garde la dignité qui est la sienne, l'échange n'étant pas dégradant, ne le transformant pas en chose.
À ce stade, vous voyez que la morale que j'expose va condamner certains métiers, comme la prostitution, de même que nous condamnons spontanément l'esclavage. Certains diront alors : " Mais c'est un métier comme les autres, si la personne concernée est consentante."
Le kantien que je suis répond que, même si la personne désire, sans y être forcée, faire un métier dégradant, ce qu'elle fait est immoral : en effet, à travers ce qu'elle fait, elle rabaisse l'être humain au rang de chose.
Vous comprenez alors que, dans ce cadre, vous devez respecter la dignité de l'homme dans les autres et en vous. Vous ne pouvez pas faire n'importe quoi pour gagner de l'argent par exemple, même si vous rendez service aux intérêts des autres en le faisant (dans le cas de la prostitution, les intérêts sexuels des clients). Cela dit, certains kantiens aujourd'hui peuvent penser qu'il n'y pas de différence entre l'employé de la boulangerie et la personne qui se prostitue, les deux pouvant exercer dignement leur métier et être respectées par eux-mêmes et par les clients comme des personnes irréductibles à leur fonction.
Vous pensez peut-être que cette morale porte atteinte à votre propre liberté, mais je vous réponds que lorsque vous préférez toujours faire ce que vous désirez, vous êtes l'esclave de vos désirs, incapable de les modérer, s'ils sont en désaccord avec ce qui correspond à ce que vous devez faire en tant que personne digne.
Être moral, c'est donc respecter en soi-même et en autrui la dignité humaine. Cela, vous devez le faire toujours et sans exception, quels que soient vos intérêts personnels de le faire ou pas. Et vous devez le faire par respect d'autrui et non par intérêt bien compris ! Par exemple, si, en tant que commerçant vous êtes honnête avec vos clients pour les fidéliser, vous n'avez pas une conduite morale, vous avez une conduite ingénieuse qui se déguise en conduite morale pour augmenter votre chiffre d'affaires.
Vous découvrez que compte pour moi l'intention de vos actions et pas seulement vos actions. Il se peut que dans certains cas, au fond de vous, vous soyez le seul à savoir que vous agissez conformément à la morale mais par pour une raison morale, qui est toujours le respect de l'être humain en vous et dans les autres. Dans de tels cas, vous savez que vous n'avez pas eu l'intention de faire ce que vous devez faire moralement, votre devoir, vous avez fait semblant de faire votre devoir pour satisfaire votre intérêt personnel du moment.
Pour bien comprendre la suite du cours, notez bien que même si une action est très utile pour vous et pour autrui, elle est immorale si elle est une action dégradante ou ayant des conséquences dégradantes sur vous ou sur autrui.
Je m'efface désormais pour laisser parler l'utilitariste.