Même si le titre du cours est la morale, en réalité il existe des morales. On a vu en effet dans le cours précédent qu'il y avait des morales religieuses : non seulement il y a une morale chrétienne, une morale musulmane, une morale juive, une morale bouddhiste, etc. mais à l'intérieur de chaque religion, il y a une pluralité d'interprétations des textes religieux définissant la morale et donc une pluralité de morales chrétiennes, musulmanes, juives, bouddhistes, etc. (ainsi la morale des catholiques intégristes n'est pas la même sur certains points que celle des catholiques progressistes).
Il y a aussi bien sûr des morales non religieuses : en effet croire que Dieu n'existe pas ne revient pas à ne pas avoir une morale. Ces morales laïques prétendent s'appliquer à toute l'humanité (la morale chrétienne par exemple) ou seulement à une partie, comme c'est le cas pour, entre autres, les morales professionnelles
Mais que veut dire avoir une morale ?
C'est d'abord l' avoir héritée de ses parents : de même que la langue maternelle est la langue de la famille dans laquelle on est élevé, la morale dont on prend conscience comme étant la nôtre est d'abord la morale transmise par la société à travers nos parents.
Mais comment nos parents nous ont transmis cette morale ? En nous parlant, précisément, en utilisant des verbes comme " falloir ", " devoir ", etc. , des adjectifs comme " interdit ", " permis ", " obligatoire ", etc. et en nous disant des phrases comme " tu ne dois pas emporter le jouet de cette petite fille, il n'est pas à toi. " ou " c'est permis de jouer avec son jouet si tu le lui rends après ".
L'exemple que je choisis ici pourrait faire croire qu' apprendre de ses parents la morale, c'est apprendre ce qui est légal : en effet la famille de la petite fille est propriétaire du jouet et il est interdit par le droit de voler la propriété d'autrui.
Mais nos parents ont pu nous dire aussi : " la petite fille t'a prêté ses jouets, tu dois maintenant lui prêter les tiens " ; de cette manière, ils nous apprenaient la gratitude, la reconnaissance, la pratique de la réciprocité, mais vous voyez que ce n'est pas illégal d'être ingrat, de manquer de reconnaissance à qui nous a rendu service, de ne pas accepter la réciprocité. Ce n'est pas illégal, c'est juste " pas bien ", pas gentil, ce n'est pas comme on doit se comporter avec les autres, indépendamment du droit et des frontières (les parents diront en effet la même chose à l'enfant, qu'ils soient dans leur pays ou à l'autre bout du monde).
Ce qu'est la morale se dessine : des règles de conduite qui peuvent correspondre ou non à des règles juridiques et qui doivent être respectées au-delà des frontières du pays où nous vivons (ce qui les rend distinctes des règles de la politesse qui ne sont pas les mêmes selon les cultures et auxquelles on doit s'adapter quand on voyage, même si elles ne correspondent pas aux nôtres).
Ces règles de conduite manifestement valent pour les relations entre les humains mais aussi elles nous commandent certaines pensées (par exemple, on peut se juger immoral si on est méchant en pensée par rapport à quelqu'un qui a toujours été bienveillant et bon à notre égard). On notera que les règles du droit, elles, ne commandent que nos actions, et pas nos pensées.
Les règles de la morale peuvent aussi nous interdire, nous permettre, nous commander certaines actions vis-a-vis des animaux, voire vis-à-vis d'autres êtres vivants. Beaucoup aujourd'hui jugent qu'une morale centrée exclusivement sur l'être humain est bien trop étroite.
Nos parents nous ont généralement transmis ces règles de morale, mais pas nécessairement. Ils peuvent nous avoir transmis seulement des règles en vue de notre succès, en vue de satisfaire le plus souvent possible nos désirs ou au minimum en vue de nous éviter des dangers, des échecs : comment gagner beaucoup d'argent ? Comment avoir un métier prestigieux ? Comment se faire des amis ? Comment plaire aux filles, aux garçons ? Comment passer de bonnes vacances ? etc.
Si c'est votre cas, si vos parents ne vous ont jamais moralisé, alors vous n'aurez que des problèmes de conflits entre vos désirs : par exemple, vous ne savez pas comment faire pour aller en vacances et augmenter votre capital ; vous ne savez pas comment faire pour gagner beaucoup d'argent et ne pas trop travailler, etc. Ce sont des problèmes, quelquefois insolubles, mais pas des problèmes moraux. En effet on ne vous a jamais appris à considérer votre intérêt personnel comme n'étant pas la seule chose à prendre en compte dans vos décisions. Bien sûr, on vous a dit de ne pas vous faire des ennemis mais c'était pour votre meilleure réussite ; on vous a dit de ne pas voler les autres mais parce que ça peut être dangereux pour vous. On vous a donné des règles de prudence pour votre bien-être personnel mais pas de règles de morale en vue de ne pas nuire à autrui ou mieux en vue de le respecter.
En revanche, si on vous a transmis des règles morales et par là même des valeurs morales (par exemple, on l'a vu plus haut, la gratitude), alors il y aura des situations où vous serez en conflit avec vous-même : par exemple, vous adorez les diamants sans en avoir un seul, or, dans les toilettes d'un restaurant vous voyez un superbe diamant manifestement oublié dans un coin du lavabo, il n'y a personne autour de vous, tous les clients du restaurant sont déjà partis, vous êtes quasi sûr de l'impunité si vous le volez, mais vous ne le faites pas, vous sortez des toilettes en faisant savoir que vous avez trouvé ce diamant. Vous avez appliqué une règle morale (et juridique) (on ne vole pas autrui) alors que vous aviez un intérêt personnel à ne pas appliquer cette règle, vu que c'est un désir fort pour vous d'avoir un diamant.
Donc avoir une morale et vivre en accord avec elle, c'est ne pas vouloir toujours faire ce qu'on désire, parce qu'on reconnaît qu'on a quelquefois des désirs immoraux : on peut avoir le désir de frapper quelqu'un qui ne nous fait rien, mais on réalise qu'on ne doit pas le faire à cause de règles morales.
Vous voyez donc que les règles morales sont distinctes des règles de la technique : en effet ces dernières sont toujours facultatives, par exemple, les règles pour bien skier ne sont impératives que si vous désirez skier. Vous allez m'objecter : " Mais les règles de la morale ne sont impératives que si vous désirez être moral ! ". Eh bien non ! La morale a comme particularité de présenter ses règles comme absolument impératives, vous devez être moral même si vous ne désirez pas l'être ! En revanche vous pouvez ne pas appliquer les règles de la technique, vous pouvez même ne pas appliquer certaines règles de droit quand elles sont illégitimes (c'est-à-dire quand elles contredisent une règle de la morale) - par exemple quand la morale vous commande d'aider un immigré clandestin qui implore votre secours alors que le droit de votre pays fait de cette aide un délit -, mais vous devez absolument respecter les règles de la morale qui sont au-dessus de toutes les autres et dont l'application peut nuire occasionnellement à vos intérêts personnels.
Un problème apparaît : il y a une multiplicité de morales mais chaque morale se prétend la meilleure (il en va de même pour les religions). Comparons avec les cuisines : il y a une multiplicité de cuisines (libanaise, chinoise, etc.) mais chacune nous laisse libre de choisir celle selon laquelle il veut cuisiner. Vous cuisinez libanais si vous désirez manger libanais. Or, dans le conflit entre les morales, chacune tire de son côté en prétendant être la seule bonne !
Que faire ? Vous pouvez vous passer de religion mais, si aucune exigence morale ne s'impose à vous, qu'est-ce qui peut encore vous obliger à sacrifier votre intérêt à celui d'autrui.
Alors comment ne pas vous tromper avec toutes ces morales distinctes ?
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