Dans les dernières lignes du dernier cours, je me demandais si on ne doit pas prendre les religions au sérieux au moment où on envisage les règles de vie qu'elles ont diffusées.
Mais, direz-vous peut-être, c'est scandaleux ce que vous écrivez ! Disant cela, vous pensez par exemple aux mises à mort d' homosexuels ou aux lapidations des femmes adultères qui ont eu lieu dans certaines cultures au nom de l' Islam. Ou bien vous avez à l'esprit les idées chrétiennes sur la virginité des filles ou sur l'acte sexuel jugé seulement utile pour la procréation. Pour résumer, la morale sexuelle moderne semble incompatible avec les commandements archaïques, sexistes, homophobes de l'Islam et du christianisme. Donc ça paraît logique de, au minimum, soupçonner les religions d'avoir répandu des règles de vie aussi discutables que les croyances invérifiables qu'elles voulaient faire partager !
Je comprends cette première réaction de révolte contre l'idée que les religions sont à prendre au sérieux à cause de leurs règles de vie. Mais creusons un peu.
Pour cela, revenons à ce que j'ai appelé la morale sexuelle moderne : demandez-vous pourquoi vous êtes scandalisé, par exemple, par la persécution de personnes homosexuelles. Spontanément, vous allez sans doute répondre quelque chose comme : " Les êtres humains homosexuels ne nuisent à personne ! Ils ne font pas de mal ! Il faut laisser les gens faire ce qu'ils veulent sexuellement tant qu'ils ne font de mal à personne ! ". Généralisons : si la morale sexuelle moderne accepte toutes les orientations sexuelles sans privilégier l'hétérosexualité, c'est parce que la multiplicité des orientations sexuelles ne nuit pas à la société, mais tout au contraire respecte la liberté de chacun.
Vous discernez donc deux règles de vie à la base de votre condamnation de certaines règles de vie religieuses : il ne faut pas faire de mal aux autres et il faut respecter leur liberté tant qu'ils ne font pas eux-mêmes mal aux autres. Vous croyez à la valeur de ces deux règles quand vous condamnez par exemple les pédophiles : ils nuisent à certains enfants et donc nous ne devons pas respecter leur liberté quand ils suivent leurs inclinations sexuelles.
Mais réfléchissons à l'histoire de ces deux règles : avant d'être dans nos esprits comme des évidences indiscutables, où sont-elles apparues ? Eh bien, pour en rester à la religion qui nous est généralement la plus proche, au sein même de la religion chrétienne : pensez en effet à la formule évangélique " aime ton prochain comme toi-même ! ".
Je la commente brièvement : le prochain est n'importe quel autre humain, quels que soient la couleur de sa peau, son sexe, sa provenance, son statut social, etc. Et que veut dire aimer soi-même ? C'est plus difficile à interpréter, mais disons que c'est chercher notre bien-être : de quelqu'un qui se nuit à lui-même en s'auto-mutilant par exemple, on pourra dire qu'il ne s'aime pas. La règle de vie pourra donc être interprétée comme voulant dire : cherche le bien-être de tout être humain ! Or, si je cherche le bien-être de tout être humain, je ne cherche pas à lui nuire et je ne l'empêche pas de faire librement ce qu'il veut, tant que lui-même cherche le bien-être des autres.
Généralisons désormais : au coeur des religions - et il faut désormais sortir des limites du christianisme et prendre en compte la religion musulmane, le judaïsme, le bouddhisme, etc - se trouvent des règles de vie qui sont au coeur de notre morale moderne. Ce qui correspond au fait historique suivant : les règles morales ont été d'abord historiquement des règles de vie religieuses.
À ce stade, vous devez être étonné, voire dans l'incompréhension : si, au coeur des religions, on trouve ces règles de vie que nous jugeons, nous, si précieuses aujourd'hui au sein de notre vie actuelle, comment expliquer les guerres de religion, par exemple au 16ème siècle, en France en particulier, les massacres sidérants des protestants par les catholiques et des catholiques par les protestants, massacres dont la cruauté vaut les pires films d'horreur ? Comment rendre compte du fait que les religions ont inspiré partout dans le monde des violences monstrueuses ?
C'est ici que nous devons faire une distinction entre deux dimensions de toute religion : en effet il y a d'une part les écrits religieux, par exemple, le Nouveau Testament, et d'autre part les institutions religieuses.
Mais qu'est-ce qu'une institution ? C'est quelque chose qui est mis en place par les humains mais qui survit aux humains qui l'ont mis en place : prenons par exemple un lycée ou un journal. Supposons que votre lycée ait été mis en place, il y a 50 ans : vous êtes d'accord pour dire que c'est le même lycée qu'il y a 50 ans et pourtant les humains qui le faisaient fonctionner il y a 50 ans ont tous disparu de ce lycée. Il en va de même, vous le voyez, d'un journal. L'exemple du journal fait bien comprendre que l'institution n'est pas seulement une réalité matérielle qui survit aux hommes, c'est quelque chose qui a une fonction sociale et qui est incomplet si des humains n'y ont pas des rôles distincts, qui, eux aussi, restent les mêmes, indépendamment des êtres humains qui les jouent (par exemple, le rôle de rédacteur en chef dans un journal).
Désormais on réalise qu'il existe des institutions religieuses, par exemple, la papauté dans la religion catholique, et c'est par les institutions que les religions ont des effets dans le monde : par exemple le christianisme a été exporté à l'échelle mondiale par l' Église catholique, qui est l'ensemble de toutes les institutions religieuses catholiques. C' est par les institutions que les religions entrent ou non en guerre, participent ou non aux guerres, aux violences, aux massacres.
Mais les textes religieux, par eux-mêmes, ne font pas la guerre (ils n'agissent historiquement qu'à travers des individus, des groupes et des institutions qui les interprètent et s'en réclament) et ce sont ces textes religieux qui, dans les religions doivent être pris au sérieux quand ils nous transmettent des règles de vie.
Vous pourriez réagir en disant : " Mais enfin on dispose d'une morale moderne ! Ce n'est pas parce qu'elle a sa source dans des textes religieux archaïques qu'il faut continuer à consulter ces vieux textes jugés à tort sacrés autrefois ! Soyons modernes en morale, carrément ! Construisons aujourd'hui une morale pour aujourd'hui et demain ! ".
L'intention est bonne et on pourrait penser que ce rejet des textes d'un passé lointain est justifié ; en effet faire de la science aujourd'hui, ce n'est pas méditer sur de vieux textes scientifiques, c'est entre autres (mathématiques mises à part) faire des hypothèses, observer et expérimenter dans le présent.
Certes, mais vous allez découvrir par une réflexion sur la morale que la morale n'est en aucune manière une science et que donc prendre comme modèle les scientifiques nous égare complètement.
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